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Le bouquin de la rentrée : Education nationale, pédagogie d’un harcèlement moral ordinaire

mercredi 30 septembre 2026, par L’intendant zonard

Un SAENES harcelé par un agent comptable odieux, une triste histoire de fin de carrière : pas seulement ! La victime se rebiffe et déballe tout dans un bouquin que je vous recommande.

Un livre improbable, mais bien disponible

Par la magie de l’édition numérique, André-Marc Cador a pu faire imprimer son témoignage, dans un ouvrage de 300 pages qui tient bien en mains. Ça n’a certes pas le cachet des grands éditeurs de littérature, mais c’est lisible, bien présenté, distribué dans les librairies. Je l’ai commandé à ma librairie avec une vague appréhension (demandez l’ISBN 978-2-37158-758-8), mais il est bien arrivé trois jours plus tard, sans incident. Voir sur le site de l’éditeur.

J’ai eu connaissance de l’existence de cet ouvrage paru fin avril 2026, comme bien souvent, grâce à notre forum, puis une notule du site DevenirProf

Qu’est-ce que l’auteur y relate ?

Je vous rassure, tout y est soigneusement anonymisé, et il n’est pas possible à la lecture même attentive de l’ouvrage d’avoir la moindre idée de l’endroit où cela a pu avoir lieu. Cela pourrait être dans n’importe laquelle des mille agences comptables d’EPLE. Le harceleur n’est pas décrit, seuls les faits sont exposés, et cette rigueur est la première des qualités du travail de M. Cador, c’est bien fichu comme un bon rapport d’incident concernant un collaborateur du Service public... en plus long quand même ! ;-) Les faits se sont déroulés entre 2020 et 2024.

Mon résumé rapide : satisfaisant et satisfait sur ce qui devait être un poste de fin de carrière, l’auteur a vu arriver un nouveau chef de service, agent comptable, dont le comportement avait quelques côtés un peu étranges. Mais très vite l’auteur a été contourné, ostracisé, placardisé par les manœuvres du comptable. Aucun explication n’est fournie, et je fais crédit à M. Cador du fait qu’il n’en existe aucune autre que la psychose de son harceleur.

L’auteur a tenté de reprendre pied par des démarches d’abord avec le harceleur, puis ses collègues, puis le proviseur, puis le proviseur suivant, le rectorat, la députée, le ministère, un syndicat, un autre syndicat... tout le monde s’est toujours dérobé. Le constat est assez nettement désespérant, et, avec l’accord de l’auteur, je voulais dans cet article relire tous ces événements sur un mode critique.

Victime ou personnalité fragile ?

Le premier problème qui me semble expliquer la faillite de l’ensemble des systèmes de protection des personnels, c’est que les faits relatés, presque tous, ne semblent pas graves. Tels que rapportés par la victime, les gestes, paroles et attitudes du harceleur sont déplaisants, leur répétition est odieuse, mais il n’y a que peu d’événements choquants par eux-mêmes. Je crois l’auteur parfaitement sincère et véritablement blessé ; toutefois en me mettant à la place des différents interlocuteurs chez qui il a cherché du soutien, tel que c’est relaté, on a pu sans trop de mauvaise foi se dire que c’était principalement une affaire de susceptibilité. En tout cas pour quelqu’un qui ne connaîtrait pas la véritable définition du harcèlement professionnel.

L’isolement professionnel dont a fait l’objet M. Cador, hélas, est le lot de beaucoup de fonctionnaires en EPLE qui, que cela les dérange ou non, entretiennent des relations restreintes, voire peu amènes avec les autres personnels. Lui n’y était pas habitué et a pu reconstituer les pratiques du chef de service ayant poussé ses collègues à ne plus lui adresser la parole, mais il ne s’agit que d’isolement, réduction des relations. Le harceleur lui-même semble avoir passé la ligne jaune de l’agressivité ou des propos diffamatoires à quelques occasions, mais rapporté à quatre années, cela pourrait sembler ténu.

Il laissait planer sur l’auteur l’angoisse de procédures qui n’auraient jamais pu aboutir : je me suis demandé comment l’auteur, capable d’écrire un bouquin de 300 pages de bonne tenue, avec une nette finesse d’analyse des caractères, pouvait prendre au sérieux ces menaces.

Bref, si ce chef de service est un méchant, est-il véritablement dangereux, apparemment pas mal de gens pensaient que pas tant que ça. C’est assez lâche, personnellement ayant vécu le harcèlement je ne laisserais pas passer, mais faut-il en vouloir à des gens inexpérimentés en la matière de ne pas s’être inquiétés ? D’où le bouquin, cet article, et d’une manière générale la libération de la parole face à ces agissements odieux. Et je réponds à la question posée en intertitre : M. Cador n’est vraiment pas une personnalité fragile, il est le survivant de quatre ans de harcèlement caractérisé, abandonné de tous.

Lavage de linge sale en famille

L’autre chose qui interroge dans ce que l’auteur relate de sa posture, c’est qu’il nous convainc très bien qu’il a été victime d’un harcèlement professionnel, caractérisé et prouvable. C’est un délit pénal, et il n’a semble-t-il jamais envisagé de le dénoncer au procureur.

Article 222-33-2 du code pénal

Version en vigueur depuis le 06 août 2014 - Modifié par LOI n°2014-873 du 4 août 2014 - art. 40

Le fait de harceler autrui par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel, est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende

L’article L133-2 du code de la fonction publique est lui arrivé en cours de période (fin 2021), et ne dispose pas de sanctions ; le L133-3 qui protège les victimes et lanceurs d’alerte est encore un peu plus récent dans sa rédaction actuelle.

La DRH du rectorat enrage à l’idée que ce fonctionnaire puisse alléguer qu’il s’agisse de harcèlement. M. Cador, à le lire, semble ne pas avoir utilisé ce terme, prononcé par la hiérarchie comme le mot repoussoir qu’il ne fallait jamais utiliser... et ça a marché !

Du moment que le linge sale se lavait en famille, le noyage de poisson était selon moi inéluctable. Je comprends très bien que recourir à la justice n’est pas fameux, mais là c’était adapté. Seule une institution de médiation interne aurait éventuellement pu approcher la qualité d’approche nécessaire et obtenir des changements suffisants à rasséréner M. Cador, mais cette piste n’est pas évoquée dans le bouquin. Restent les syndicats...

Décevant, le syndicalisme ?

L’attitude d’un premier puis d’un second syndicat, telles que relatées par l’auteur, est désespérante. Pourtant je ne suis pas étonné et j’ai encore une fois du mal à juger durement les collègues ayant raté l’occasion de se montrer plus courageux.

Les syndicalistes sont des collègues, des volontaires sortis du rang, bénévoles ou éventuellement avec une décharge. Ils connaissent les gens sur le terrain, et c’est une bonne chose, mais aussi une très mauvaise ! Le regard syndical sur les situations individuelles est forcément biaisé par le travail principal des syndicats, qui est la défense des intérêts collectifs de la profession. Les problèmes d’une personne isolée seront toujours, au moins un peu, relativisés. En rappelant que nous avons là un délit pénal, faute détachable du service, je vous le demande : quand un banquier se fait braquer par un malfrat, s’adresse-t-il à son syndicat ?

Il y a une erreur que M. Cador n’a pas faite mais que je tiens à souligner ici : s’adresser au syndicaliste connu, le gars ou la fille en vue. À 99 % c’est un personnel de catégorie A. Or on ne doit être défendu que par des syndicalistes de sa propre catégorie.

Certes les syndicats sont intercatégoriels car nous avons des intérêts collectifs communs. Mais pour les situations individuelles, cela change complètement. Si celui qui doit vous défendre est un collègue, parfois un copain du chef de service avec lequel vous avez un problème, comment pouvez-vous espérer qu’il soit neutre et bienveillant à votre égard ? Nous ne sommes pas de purs esprits, et les meilleures intentions du monde ne tiennent pas dans ce milieu professionnel où l’on se connaît.

Donc retenez bien : lorsque vous êtes en relation conflictuelle avec la hiérarchie, un syndicat vous accompagne, vous avez à vos côtés la représentation du collège des collègues. Ne comptez pas trop sur le fait que le syndicat vous défende : des collègues bénévoles ne feront pas, gratos, avec la même qualité, le boulot d’un avocat [1] (que M. Cador a fini par s’adjoindre).

Prendre du recul par les ouvrages sur le harcèlement

C’est important. Ne serait-ce que mécaniquement, par l’acte de se plonger dans la lecture, on s’extrait d’une situation douloureuse. M. Cador a consulté les ouvrages de Heinz Leymann (Mobbing - la persécution au travail) et de Marie-France Hirigoyen (le harcèlement moral au travail. J’y ajoute deux références selon moi indispensables et que je promeus depuis longtemps sur le forum :

Le premier permet de diagnostiquer, comprendre, décortiquer le mode d’action des manipulateurs relationnels. Il décrit aussi des techniques de contre-manipulation. Le bouquin de Sutton, lui, avec son titre grossier, est un bon défouloir, il permet de désacraliser le harceleur, dans le meilleur des cas d’en rire.

Donc si vous vous trouvez dans une situation qui ressemble à cela...

  • ne restez pas seul, trouvez au plus vite des appuis pour pouvoir discriminer ce qui est normal de ce qui ne l’est pas, prendre des notes et sécuriser des éléments de preuve : dans le cas des personnels d’intendance en EPLE, nous avons un forum extraordinaire, c’est là que ça se passera
  • faites une "main courante" auprès d’un syndicaliste de votre catégorie, et tenez-le informé de l’évolution des choses. Il pourra être utile à un moment ou à un autre, ce qui est important c’est qu’il soit vraiment avec vous, et correctement informé sur la durée du dossier
  • ne vous interdisez rien lorsqu’il s’agit de vous protéger, si les conseils que l’on vous donne vous modèrent, vous pouvez les écouter mais aussi mettre à jour les informations dont disposent ces conseils, ou en prendre d’autres
  • ne vous laissez pas impressionner par les menaces du harceleur. Au contraire, passez-les soigneusement au scanner avec vos appuis et conseils, pour potentiellement découvrir qu’elles sont fantaisistes, grotesques.
  • sachez interpréter les signes de fébrilité dans la hiérarchie, pour bien comprendre ce qui pourrait les obliger à faire ce qu’ils veulent éviter
  • et achetez le bouquin d’André-Marc Cador, il le mérite, et vous apprendra plein de choses

[1] NB : les avocats ne sont pas parfaits non plus, il faut en trouver un qui soit compétent et disposé à bosser sur votre dossier...

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