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Le testament de l’IZ

samedi 1er octobre 2022, par L’intendant zonard

Ca y est, j’ai eu mon bac ! Après six années en collège et dix-sept au lycée, je parviens enfin (?) à rejoindre l’enseignement supérieur, là où j’imaginais être nommé quand je passais le concours AASU, au XXe siècle. Cet article ne pose pas un point final à l’aventure de l’IZ, mais un rapport d’étape s’imposait.

Comment devient-on "le zonard" ?

Par hasard et sans l’avoir voulu. Quand j’étais lycéen, j’avais annoncé vouloir devenir fonctionnaire, "pour avoir le temps de faire de la politique". Finalement j’ai fait de mon travail un combat, plus prenant et globalisant que l’aurait été l’engagement politique. Ça a commencé quand, devenant gestionnaire-comptable après avoir été fondé-sans-pouvoir préposé aux cocottes en papier pendant les deux premières années de ma carrière, l’académie de la Zone m’a offert la possibilité de suivre toutes les formations d’adaptation à l’emploi... dont j’avais déjà bénéficié dans ma précédente affectation !

A ces stages, en tant que faux débutant, j’étais largement plus à l’aise que tous les autres, et dès le mois de novembre, j’ai fait les budgets de trois collègues qui débutaient en même temps que moi, la nuit. Moi ça m’a permis d’apprendre énormément de choses, beaucoup plus vite, et de pratiquer de manière plus intensive donc de ne pas risquer d’oublier ces trucs qu’on ne fait qu’une fois de temps en temps, habituellement.

Cette étrange disposition à aider les copains m’a fait remarquer des collègues du "réseau contact intendance" du 9-3, qui m’ont proposé d’animer les réunions "de district". Les comptes-rendus de ces réunions avaient besoin d’être diffusés, et je les ai déposés sur mon site web perso "36-15 j’existe", dans ce que j’ai appelé la "zone intendance". Fin 2004, j’ai pris deux jours sur les vacances pour réarranger tout ce contenu de manière thématique dans un (excellent) logiciel de publication de contenus, et c’est devenu le site que vous consultez. Après quoi la machine infernale était lancée et plus rien n’allait freiner son accélération avant ce 1er octobre 2022.

Pourquoi l’intendance, je n’y crois plus

Assez rapidement en arrivant dans le métier, je m’étais rendu compte que le poste (appelé ainsi ultérieurement) d’adjoint gestionnaire en EPLE permettait aux fonctionnaires assez chanceux (ou fous ?) y étant nommés d’exprimer leurs talents, d’apporter la plus-value de leur choix au fonctionnement de leur établissement.

Arrivé en 2022, les perspectives sont sombres à cet égard, et je vois arriver pour très bientôt un fonctionnement de fonctionnaires qui fonctionnent, avec un travail d’abruti, dans lequel j’aurais pété les plombs très rapidement. Les maux qui s’abattent sur l’intendance s’appellent :

  • 3DS : même sans cette loi, il s’est trouvé des conseils dépionaux pour lancer la privatisation générale de tout, dépossédant les collègues de toute influence sur le service rendu aux élèves, et pas pour le meilleur. Ayant fait le choix conscient et persistant d’être au service de l’État, il est hors de question pour moi d’obéir aux oukases d’un exécutif local changeant, souvent très mal inspiré, avec une "lecture comptable", grotesque d’incompétence dans la majorité des cas, de la gestion des établissements. Le système de la double autorité hiérarchique s’annonce catastrophique, et marchera tellement mal (entre ceux qui lui résisteront et ceux qui sont de toutes manières incompétents) que très rapidement la décentralisation définitive apparaîtra comme la "seule solution". J’ai envisagé un temps de rejoindre justement une collectivité territoriale pour continuer à peser sur les EPLE avec un peu plus de bon sens, mais ce fut un flop retentissant. Visiblement ces gens-là n’ont pas besoin de mes compétences, mais ça fait déjà quelques temps qu’ils nous le font comprendre à tous.
  • Op@le : je suis un fervent partisan de la modernisation du Service public, de la numérisation, de la dématérialisation. Mais le MEN s’est une fois de plus illustré dans cette affaire par sa profonde incapacité à assurer un travail même tout juste correct de maîtrise d’ouvrage logicielle. Les collègues "V2" de la deuxième phase de déploiement se retrouvent face à un produit qui aurait du être à la rigueur mis en test alpha par une poignée de volontaires en doublon du vrai travail sérieux. La dégradation des conditions de travail est effrayante, et pour l’instant elle ne touche qu’une poignée de collègues volontaires, déterminés, dûment informés (encore que...) de ce qui les attendait. La généralisation de ce bouzin infâme promet un sacré b***l, je ne veux pas y être.
  • La réforme de la RPP : j’applaudis à la perspective que les ordonnateurs puissent, enfin, être inquiétés pour les conséquences de leurs impérities. En revanche, j’ai bien noté que le seul organisme qui concrètement s’en occupera sera la 7e chambre de la Cour des Comptes, laquelle sera bien assez occupée à regarder ce qui se passe dans les collectivités pesant des centaines de millions d’euros pour jamais poser même un regard même une fois tous les cent ans sur ce qui est perpétré dans un collège à 300 k€. Je prédis donc la fête du slip, avec des comptables soit marrons, soit désespérés de n’avoir aucune prise ni même plus aucun argument à opposer à ceux qui voudront s’asseoir sur le code de la commande publique, les règles budgétaires et probablement même la plus élémentaire probité. Et reste la "sanction managériale", qui me fait doucement rigoler quand on sait que même les comptables du Trésor sont inquiets du déficit de compétence dans leur propre hiérarchie.

N’en jetez plus, avec ces trois évolutions réglementaires ou assimilées, l’intendance telle que je la conçois est condamnée à très brève échéance. Ayant encore une vingtaine d’années à tirer, partir était la seule solution pour moi.

Faut-il quitter en masse ce métier ?

J’y ai cru, je me suis battu pour le faire progresser, j’ai perdu. Je ne ferai pas d’anti-jeu, je me retire du tapis parce que désormais ça ne m’amuse plus du tout. Je ne me permettrais en aucun cas de donner une consigne ; quand je m’y suis essayé alors qu’il était encore temps, l’échec a d’ailleurs été cinglant. D’autre part on n’a jamais été aussi bien payés, et en partant je fais un sacrifice que j’ai très précisément calculé à 18 k€ par an (au sens financier strict, sans parler de dégradation de qualité de vie etc.), sachant que j’ai négocié comme une brute épaisse avec mon nouvel employeur et que j’ai tiré l’élastique à son ultra-maximum : tout le monde n’a pas le loisir de s’imposer une telle purge.

Des collègues proches de la retraite vont rester pour tirer les dernières dividendes. D’autres qui sont encore en début de carrière auront probablement intérêt à rester un peu encore : qui pour empocher un principalat dix fois plus facile à avoir au MEN que partout ailleurs, qui pour devenir agent comptable, qui pour atteindre un emploi fonctionnel (il y en a plein pour lesquels les candidats sont rares voire carrément absents !). Je prédis d’ailleurs de magnifiques carrières à quelques collègues qui sauront dompter Op@le et y former leur équipe, et seront à terme agents comptables avec service facturier pour une trentaine d’établissements (dans lesquels la CT ne placera qu’un vague agent-chef).

La vraie question se pose pour ceux qui ont déjà atteint un niveau respectable dans le dispositif, mais ont encore pas mal de temps à faire avant la (chaque jour plus lointaine, hypothétique et parcimonieuse) retraite. Ce qui me semble, c’est que pour ce profil-là, il y a des places à prendre, partout dans la fonction publique, sur des postes intéressants, bien placés, avec des perspectives. Si votre CE est correct, il n’y a pas d’urgence à s’en aller, mais si vous commencez à sentir une dégradation sur des paramètres aussi importants, pourquoi changer d’EPLE quand c’est sans perspective, et ne pas ouvrir tout grand les critères de recherche de la BIEP ?

Un activiste quitte le métier et ça va faire comme un vide...

... ou certains trouveront que ça fera enfin de l’air ! Si vous faites partie des collègues qui se sont conçu une bonne opinion de mon personnage et de ce que j’ai pu tenter de faire, n’oubliez jamais qu’il y en a d’autres. Le lapin rouge est délibérément clivant, le fonctionnaire derrière a assez tôt appris à se montrer bien plus patient et inclusif, mais ce mec qui se mêle de tout et ne ferme pas sa grande, ça n’a pas plu à tout le monde. Et y a des motifs, parce que dans le fond j’ai tout raté :

  • ce site web va se perpétuer, sous la férule de l’excellent Philippique, qui produit des articles que j’aurais aimé savoir écrire aussi bien que lui. Il attend vos propres contributions, car je rappelle que depuis le tout début l’IZ est un site collectif et collaboratif, même si le nombre d’articles signés par d’autres que moi (moins de 20 % du total) représente un retentissant échec de ma démarche.
  • le forum des gestionnaires : je n’y ai fait que de l’animation, tirer les choses dans le sens qui me semblait le bon. En septembre 2022 j’en suis symboliquement devenu le premier posteur avec plus de 21 500 messages, 3.73 % de tout ce qui a été écrit là-dedans [1]. Vu le nombre de copains que j’y ai, je ne vais pas le déserter. Ensemble on a fait le Nanardisme, c’était impossible donc nous l’avons réalisé, c’est ma première et plus grande fierté.
  • Espac’EPLE est sur les rails après une douzaine d’années. J’ai cependant lamentablement échoué à susciter de l’intérêt chez les collègues pour le travail de tenue du site web. C’est pourtant d’une simplicité enfantine, et je suis catastrophé du manque de curiosité de ceux qui sont pourtant à le pointe de ce que notre métier a de meilleur. Il s’en tireront parce que c’est exagérément facile, mais dos au mur, c’est pas glorieux.
  • j’ai acté au dernier CA de l’AJI mon échec à influencer l’association vers une meilleure compréhension des enjeux de communication à l’intérieur de la profession : après huit ans, on n’a pas plus d’administrateurs qui prennent seulement la peine de regarder une fois par mois ce qui se raconte sur le forum des gestionnaires, ni même sur mon propre site. Bref, je n’ai absolument pas réussi à infuser la moindre culture que ce soit à l’association, ces cadors parmi les cadors n’ont pas envie d’ajouter cette corde à leur harpe.
  • le Gavard (tome comptable) aboutit à un crash : devant l’instabilité juridique et technique notamment d’Op@le, l’équipe éditoriale s’est trouvée désemparée, et dans l’incapacité de rédiger une mise à jour de l’ouvrage. L’éditeur lâche l’éponge et le manuel n’existera probablement plus.
  • OpenAcadémie enfin se prend le bus factor en pleine face et bien à fond : ça fait des années que je clame dans le désert que ce que j’ai appris à faire est simple, pas compliqué, que je ne suis pas un humain augmenté et que n’importe qui pourrait se mettre au code VBA dans les applications, sur la base d’un code sain et proprement documenté. Tous les collègues sans exception deviennent blêmes et m’opposent une fin de non-recevoir quand je leur propose de les accompagner dans l’augmentation de leurs compétences en programmation. La "start-up d’État", "collectif de collègues motivés", s’effondre comme un soufflé raté avec mon éloignement. La catastrophe est tellement intégrale, alors que les outils n’ont jamais été aussi bons et ont des centaines d’utilisateurs, que je vais être contraint de continuer à m’en occuper, alors que mes nouvelles fonctions seront extrêmement tendues et exigeront de ma part une totale concentration. Même si j’y parviens malgré tout, je ne serai plus sur le terrain : le slogan "eat your own dog food" ne sera plus applicable. On verra si l’AJI, voire la fac où je m’en vais travailler, peuvent apporter un bout de la solution à ce problème, le plus grave soulevé par mon départ

Comme vous le voyez, rien ne va là-dedans. Heureusement qu’il y a Philippique pour relever le défi de l’IntendanceZone, et la minuscule et souterraine prépa-des-potes qui continue et devrait pouvoir continuer à faire vivre la solidarité entre collègues ! Moralité : toi l’intendant dans le fond de ton EPLE, qui as des trucs à dire et à faire, dis-les, fais-les, sinon t’auras un ulcère. Ça changera rien mais au moins t’auras pas de regrets.


Post-scriptum : impossible de ne pas finir sur un hommage à Agathe Deblouze, qui a été depuis les débuts de cette aventure sur le Net une précieuse amie. Ces derniers mois elle m’a accompagné dans la prise de décision, suivi dans mes démarches, encouragé à toutes les étapes. Un vilain crabe ne lui a pas permis d’être là jusqu’à ce jour. L’IZ lui doit cette étincelle de folie qui permet de sourire de tout. PHARAON !


[1NB sur le forum des profs le premier posteur en fait trois fois plus...

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